11
Quinze navires occupant toute la largeur du Fleuve en crue remontaient le courant, en formation triangulaire. Au centre du « V », la barque royale dorée fendait l'eau rouge, qu'elle repoussait de part et d'autre de sa proue richement ornée. Le vent du nord soufflait avec constance à l'arrière du bateau, gonflant la voile à glands dorés. Les rameurs avaient la tâche facile, mais leurs camarades, sur les autres vaisseaux qui naviguaient de conserve, devaient faire force de rames pour se maintenir à la bonne distance.
Les embarcations de taille plus modeste qui composaient l'escorte étaient toutes des navires commerciaux convertis, à l'occasion de ce voyage, en bâtiments de guerre : leurs ponts étaient dégagés, et toutes transportaient un contingent de mercenaires équipés et payés par le propriétaire. Le vaisseau commandant, principal bateau du souverain après la barque royale, voguait à l'avant de la flotte. Trois bâtiments plus loin, dans l'aile droite du « V », venait le Splendeur d'Amon. Debout au milieu du navire, à tribord, Taheb contemplait la barque royale, où elle distinguait le jeune pharaon, assis sous un dais de lin blanc et rafraîchi par les éventails en plumes de paon que maniaient d'imposants serviteurs nubiens. Sa peau était de cuivre pâle, son corps maigre et légèrement voûté. Ses traits présentaient une forte ressemblance avec ceux d'Akhenaton, sauf ses yeux dont l'expression, même à cette distance, suggérait plus de dureté.
Taheb songea aux années futures, qui combleraient le fossé entre cet instant précis et la majorité du jeune roi. Toutes les batailles ayant le pouvoir pour enjeu seraient gagnées ou perdues dès les premiers mois à la cour d'Horemheb, ainsi qu'elle la nommait dans son esprit. Quant à ce que le roi ferait pour refréner la puissance du général lorsqu'il aurait atteint sa majorité, à treize ans, elle n'en avait aucune idée. En un laps de temps d'une brièveté vertigineuse, le général s'était non seulement complètement dissocié de l'ancien régime et du culte d'Aton, mais avait accumulé une liste de titres plus impressionnants qu'on n'en avait jamais accordé à un roturier dans l'histoire de la Terre Noire. Taheb savait à quelle étoile attacher son char. Horemheb était désormais le Plus Grand parmi les Grands, le Plus Puissant des Puissants, le Grand Seigneur du Peuple, le Messager du Roi à la Tête de son Armée au Sud et au Nord, l'Élu du Roi, Celui qui Préside les Deux Terres, et le Général des Généraux.
Quel dommage qu'elle n'eût pas réussi à s'assurer une place sur la barque royale ! Cependant, elle tirait une satisfaction légitime de la position occupée par le Splendeur d'Amon au sein de la flottille, la plus honorifique pour un non-noble, et ce en dépit de l'absence d'Amotjou. Frustrée, elle pensa avec fureur à son époux. Qu'il était donc faible ! Mais si elle voulait mener à bien ses propres ambitions, elle aurait encore besoin de lui, pour quelque temps. Peut-être le scribe aurait-il enfin de bonnes nouvelles à lui apprendre. Ce serait une compensation, car elle était à bout de patience et avait espéré que Rekhmirê aurait perdu la bataille avant l'arrivée du roi.
Sur les jetées et les quais de la capitale du Sud, des deux côtés du Fleuve, la foule immense était éblouissante, toute de blanc et d'or vêtue. Dès que les bateaux furent en vue, la musique retentit et, malgré la distance qui restait à couvrir, l'eau leur porta l'écho des instruments, dominé par le chakachakachak des sistres.
Le roi s'était levé et, visiblement enthousiasmé, courait vers la proue de son navire, suivi par deux serviteurs chargés des larges éventails pour lui faire de l'ombre. Ils le persuadèrent de regagner son siège et s'affairèrent à le coiffer du pschent, la double couronne rouge et blanc de la Terre Noire unifiée.
Il fallut une heure pour faire entrer les navires dans le bassin, et une heure encore pour que Taheb jugeât convenable de se retirer. Par deux fois, elle avait réussi à retenir le regard du roi et à échanger avec lui des sourires, chose en théorie interdite, mais le roi était jeune, et elle était bien décidée à s'imposer à sa mémoire si elle le pouvait. Horemheb avait assisté à cette réception publique, mais son visage grave ne trahissait rien, et son regard ignorait tout autre regard hormis celui du roi, qui pour sa part l'observait avec une expression étrange, mi-craintive mi-admirative, comme s'il contemplait un cheval robuste ayant besoin d'être dressé, mais qui risquait de le faire tomber au cours de l'exercice et de le tuer.
Taheb avait vainement cherché des yeux Amotjou ou Huy et en éprouvait quelque irritation. Cependant, on lui avait envoyé un attelage de la maison. Elle constata avec satisfaction que c'était le plus beau qu'ils possédaient, et qu'il avait été paré d'une étoffe aussi somptueuse qu'elle pouvait le souhaiter. Les serviteurs qui l'accompagnaient n'étaient pas ses domestiques attitrés, auprès desquels elle aurait immédiatement obtenu des nouvelles de la maison, mais le conducteur et le laquais d'Amotjou.
De retour chez elle, elle trouva son époux qui l'attendait dans la cour d'argile blanche. Pendant la courte période qu'avait duré leur séparation, sa santé s'était considérablement améliorée. Elle remarqua qu'en dépit de l'heure relativement tardive, il ne présentait aucun signe d'ébriété.
Il la regarda d'un air si sombre qu'elle en oublia les reproches qui lui brûlaient les lèvres, et que sa mauvaise humeur fit place à de la curiosité. Ils se saluèrent gravement. Elle perçut dans son attitude une réserve encore plus grande qu'elle n'en avait ressenti auparavant. Il serait peut-être plus simple de cesser de feindre qu'ils éprouvaient encore des sentiments l'un pour l'autre, songea-t-elle, pesant froidement le pour et le contre de cette nouvelle situation. Sa position sociale pâtirait d'un divorce, mais celle d'Amotjou aussi. Elle doutait cependant que l'ambition de son époux fût aussi forte que la sienne.
Ils se dévisageaient, et ni l'un ni l'autre n'était pressé de prendre l'initiative de la parole. Huy arriva de la cour intérieure. Lui aussi paraissait préoccupé, et si ses yeux croisèrent ceux de Taheb, ils se détournèrent très vite. Cela aussi était nouveau, pensa-t-elle. Avant, il s'était toujours montré franc, du moins. Il semblait devenu aussi sournois que n'importe quel intrigant de la capitale du Sud.
« Vous avez l'air de deux conspirateurs, dit-elle enfin.
— Te sens-tu lasse ? s'enquit son époux d'une voix tendue, en s'appuyant contre le dossier de sa chaise.
— Le voyage a été long mais peu éprouvant, répondit-elle, avec une surprise accrue. Pourquoi n'es-tu pas venu à ma rencontre ? Tu as laissé passer l'occasion d'être présenté au roi. Il t'attendait.
— Le roi aura très bientôt d'autres sujets d'occupation. En ce moment même, ils sont probablement en train de lui raconter une version forgée de toutes pièces.
— De quoi parles-tu ?
— Si tu n'es pas trop fatiguée, dit Amotjou – se trompait-elle, ou ne percevait-elle pas là une pointe de sarcasme ? –, Huy te relatera ce qu'il s'est passé en ton absence. »
Il tourna les talons et disparut dans la maison. Elle fit face à Huy, s'efforçant de conserver sa dignité après cet affront monstrueux subi devant un étranger.
Huy, qui avait gardé le regard fixé par terre, leva la tête en révélant une expression qui pouvait être de la compassion. Comment osait-il lui montrer, à elle, de la compassion ? Il avait déjà bien de la chance de se trouver chez eux, lui qui aurait dû être en exil. Elle redressa la tête. Elle parlerait à Horemheb. Elle…
« Rekhmirê est mort », dit Huy.
Toute autre pensée fuit son cœur. Sa bouche devint sèche.
« J'ignore combien de questions tu voudras me poser à ce sujet, mais je sais que tu ne ressentiras pas de peine. J'ai découvert les corps de Rekhmirê et de l'espion qu'Amotjou avait placé chez lui sur la rive occidentale, non loin de la tombe abandonnée du prêtre. Ils avaient été tués dans le tombeau et tirés jusqu'à la berge… »
Les pensées de Taheb allaient bon train. Quel espion ? Qu'avait encore tramé Amotjou derrière son dos ?
« Ceux qui les ont laissés là ont mal évalué la montée des eaux, sinon les corps auraient été emportés. En définitive, ce sont les vautours qui en ont profité. J'ai été chercher des ouvriers au campement le plus proche et nous avons dégagé les corps avant l'arrivée des crocodiles.
— Quand ?…
— Il y a deux jours. Tu as bien calculé ton retour.
— Comment cela, calculé ?
— Si tu étais revenue plus tôt, tu aurais pu être soupçonnée.
— Comment oses-tu ?
— Ne t'inquiète pas, dit Huy en souriant. Je savais la force de ton ambition, mais j'étais certain que tu te refuserais à faire assassiner Rekhmirê. Tout de même, tu ne devais pas être rassurée depuis la mort d'Ani. »
Taheb ne dit mot.
« J'avais la conviction qu'Ani n'aurait jamais rien tenté pour incriminer Intef de sa propre initiative, en dépit de ses vantardises et de ses solides mobiles. Sans l'ombre d'un doute, Intef était coupable de piraterie, mais il nous fallait une preuve irréfutable. C'est toi qui as eu l'idée de dissimuler la cassette d'or. Ani l'a subtilisée avant qu'on ait déchargé la cargaison, et tu as veillé à ce qu'elle ne figure pas dans l'inventaire.
— Qu'aurais-tu fait ? répliqua-t-elle, frémissante de défi. Nous ne pouvions pas laisser piller nos navires sans exercer de représailles. Il fallait un châtiment. Tu l'as dit toi-même, l'homme était coupable.
— Et qui, selon toi, était derrière cet acte de piraterie ?
— Rekhmirê, bien entendu.
— Non.
— Qui, alors ?
— La personne qui l'a fait tuer ; celle-là même qui a fait tuer Ani. Ton nom suit sur la liste, mais elle attendra peut-être qu'Amotjou ait divorcé. Si tu mourais avant, cela nuirait à ton époux, or elle ne lui souhaite aucun mal. Je pense qu'elle l'aime ou, du moins, qu'elle veut le posséder. Chez certains cela ne fait qu'une seule et même chose. Cela a causé sa perte, mais chacun porte en lui une faiblesse qui finit par précipiter sa chute. La gravité de la chute dépend de la hauteur de l'ambition. »
Taheb croyait vivre un cauchemar. De quoi parlait donc ce petit scribe ? Amotjou projetait de divorcer ? Mais elle dut continuer à écouter.
« Si je te dis tout cela, ce n'est pas pour te blesser, mais tu m'as chargé d'une mission. Tu m'as demandé d'aller au fond de cette affaire. Si j'avais eu l'habitude de ce métier, j'aurais réussi plus tôt et des vies auraient peut-être été épargnées.
— Tu ferais mieux de me dire tout ce que tu sais, alors. Attends, ajouta-t-elle, frappée par une nouvelle pensée. Qu'as-tu révélé à Amotjou ?
— Pas tout.
— Il est furieux contre moi.
— Oui.
— Tu as fait allusion à un divorce. Est-ce toi qui as instillé ce poison dans son cœur ?
— Non. Tu sais sans doute qu'il nourrissait ce projet depuis quelque temps ?
— Mais non ! »
Elle était indignée que son mari eût si bien réussi à la duper, mais l'essentiel de son intelligence travaillait déjà à trouver un moyen de préserver au mieux ses ambitions de ce gâchis.
« C'est un problème domestique entre vous qui ne me concerne assurément en rien. Pour les meurtres, c'est différent. Horemheb a convoqué tous les Mézai de la ville afin de débusquer les assassins de Rekhmirê. Il ne faudra guère longtemps pour établir l'identité de l'homme découvert à ses côtés, et pour remonter jusqu'à cette maison.
— Mais tu n'as pas parlé !
— Je n'ai pas l'oreille d'Horemheb. En ce qui le concerne, je n'existe plus. Après avoir conduit les ouvriers auprès des corps, je me suis éclipsé. Ce sont eux qui ont signalé le double meurtre. Mais je ne me fais pas de souci. Nous aurons livré la coupable avant que les soupçons puissent se porter sur cette demeure. »
Soudain, Taheb comprit.
« Moutnéfert !
— Moutnéfert, répéta Huy en soupirant. C'est une des choses que ton époux ne sait pas encore. J'aurai besoin de ton aide, au moment où je le lui apprendrai, bien que j'ignore s'il sera convaincu, ou si cette découverte aura des conséquences sur votre vie commune. C'est pour elle qu'il voulait divorcer. »
Taheb détourna la tête, prise de dégoût et doutant de vouloir vraiment en entendre davantage. Mais il fallait qu'elle sache.
« Ce n'est pas possible, dit-elle. Aucune femme ne serait capable de tels crimes.
— Amotjou t'en veut parce qu'il sait que tu étais de connivence avec Ani dans l'inculpation d'Intef. Au début, bien sûr, il en a éprouvé de la gratitude. Mais lorsque je lui ai dévoilé certains éléments, ce sentiment s'est mué en rancune. Intef était le frère de Moutnéfert. Son demi-frère, en fait, mais ils étaient très proches. Leur père venait du pays de Mitanni. Il faisait partie de la délégation diplomatique envoyée à la cité de l'Horizon auprès d'Akhenaton, et il y est resté. Il ne fut pas difficile de le vérifier dans les archives, dès que je me suis aperçu qu'ils avaient une origine commune et qu'ils présentaient même une certaine ressemblance physique. Amotjou aime Moutnéfert, ou croit l'aimer.
— Tu es bien bon de m'en aviser.
— Je sais que cela te blesse, mais tu dois connaître la vérité pour comprendre.
— Tu ne t'imagines tout de même pas que je m'en soucie !
— Laisse-moi continuer. Moutnéfert avait conforté sa position en devenant la maîtresse officielle de Rekhmirê, avant de rencontrer ton mari. Plus sa sécurité grandissait, moins elle avait besoin de Rekhmirê et moins elle le tolérait. Quant à lui, en la sentant s'éloigner, il eut d'elle un besoin croissant. En fin de compte, le seul moyen qu'il trouva de la garder fut d'employer la force. Cela supposait de divulguer le secret de Moutnéfert. Il savait qu'elle n'avait pas hérité de sa fortune mais l'avait construite de toutes pièces, et aussi qu'elle tirait de leur liaison le pouvoir et le statut social bien plus que la richesse matérielle. Mais ce fut seulement quand Intef fut arrêté et exécuté qu'il fit le lien entre elle et la piraterie. Concernant les pillages de tombes, il la soupçonnait déjà. Il m'avait fait passer un billet anonyme qui me permit d'être témoin du viol de la sépulture de Ramosé. De toute évidence, il avait appris très tôt que je travaillais pour ton époux, et espérait que mon enquête me ferait remonter jusqu'à Moutnéfert, ce qui aurait pu l'inciter à courir vers lui pour implorer sa protection. Mais il l'avait sous-estimée. Elle avait posté ses propres gardes sur le périmètre du tombeau et, ayant un goût marqué pour le théâtre, elle les avait fait déguiser en démons. L'un d'eux croisa mon chemin et me surprit. Pour améliorer l'effet, qui certes m'avait terrifié sur le coup, il s'était enduit d'une pâte à base de colle de poisson et de soufre – l'odeur du monde souterrain –, à laquelle ont recours les chamans du Mitanni. En dehors de cela, c'était seulement un homme robuste et imposant, armé d'un bouclier de bronze et coiffé d'un masque de crocodile. Cela aurait dû suffire pour effrayer définitivement n'importe qui.
— Pour quelle raison ne t'a-t-il pas tué ?
— Les seules morts qui ont eu lieu sont celles que Moutnéfert a jugées nécessaires.
— Elle n'a pas hésité à parodier les dieux !
— Certes. Mais elle ne croyait pas en eux. Elle me l'a dit elle-même, sinon explicitement, par ses allusions et son attitude. Je pense qu'elle se sentait tellement sûre d'elle à ce moment-là qu'elle n'a pu résister à l'envie de briller, de jouer avec le danger. Mais là, c'est elle qui m'a sous-estimé.
— Qu'est-il arrivé à Amotjou ?
— Il était à deux doigts de découvrir la vérité et m'avait engagé pour l'aider. Elle craignait que la piste qu'il pensait conduire à Rekhmirê ne nous mène jusqu'à elle. Elle voulut l'effrayer de manière à en rejeter la responsabilité sur le grand prêtre. Celui-ci devenait fou à l'idée de la perdre, et elle espérait aussi qu'il commettrait une imprudence suffisante pour le mener à sa perte. Non contente de vouloir se débarrasser de lui, elle désirait le mettre hors d'état de nuire.
— Mais par quel moyen ?
— Grâce au serviteur de ta maison, Amenmosé, qu'Amotjou avait envoyé espionner Rekhmirê. Elle m'avait dit, et l'avait peut-être dit à Amotjou, qu'il rendait également son rapport à Horemheb. Mais c'était faux. Il travaillait exclusivement pour elle, comme du temps où il était au service de son défunt époux. Elle s'est sentie assez sûre d'elle pour me le révéler. À l'époque, Rekhmirê était sur le point de découvrir la vérité sur ses opérations et connaissait sa liaison avec Amotjou. Moutnéfert voulait qu'Amotjou élimine rapidement son rival avant que Rekhmirê ait recueilli assez d'informations pour la forcer à rester avec lui, par le chantage. Dès que tu es partie pour la capitale du Nord, poursuivit Huy avec un sourire sombre, elle a convaincu Amotjou de se montrer en public avec elle, sachant que cela précipiterait les événements et que Rekhmirê serait obligé de réagir.
— Comment savait-elle que j'accepterais de partir seule ?
— Amotjou n'avait pas de secret pour elle. Il était sa principale source d'informations. C'est de lui qu'elle connaissait l'existence de la cargaison d'or, de lui qu'elle savait l'ampleur de ton ambition. Et de lui qu'elle tenait le moyen de parvenir jusqu'à moi.
« Mais, la situation évoluant, elle dut adapter ses plans. Au début, elle tenta de me lancer sur une fausse piste en obtenant de Rekhmirê qu'il persuade Horemheb que j'étais indésirable. Puis vint le besoin de venger la mort de son frère, dont elle savait Ani le principal artisan. Par sa nature, la mort d'Ani constituait une sorte d'avertissement à mon égard. Cette cruauté n'était pas gratuite. J'étais prêt à en tenir compte quand ton époux et moi nous sommes disputés, ce qui m'a décidé à rester : cette bataille était en quelque sorte devenue une affaire personnelle. Amotjou apprit à Moutnéfert que j'étais allé me terrer quelque part en ville, et, me croyant à l'origine de l'enquête menée en fait par Rekhmirê, elle jugea nécessaire de me trouver et de me donner un avertissement supplémentaire, que je ne pourrais négliger.
— Elle aurait pu te tuer.
— Je sais. Je crois qu'il lui importait plus de me vaincre par la peur. Ce qui avait fonctionné pour Amotjou fonctionnerait pour moi. Et – pardonne-moi ! – Amotjou était de la terre glaise entre ses mains. Quand Moutnéfert jugea opportun de le convaincre que son expérience dans l'au-delà avait été machinée par Rekhmirê, afin qu'il nargue le prêtre en se montrant avec elle, il fut plus que disposé à la croire. Et vous l'encouragiez toutes deux à s'adonner à la boisson, n'est-ce pas ? Pour la même raison : qu'il reste malléable. »
Taheb ne répondit pas.
« J'avançais dans le noir, je tâtonnais. Je ne soupçonnais pas encore Moutnéfert et j'avais besoin de travail. Elle me contacta par le biais d'Aset et réussit même à la convaincre, elle qui ne la tient guère en estime, qu'elle avait terriblement besoin de mon aide. Elle me dévida une histoire de menaces de mort purement imaginaires, d'espions sans doute envoyés par Rekhmirê, fou de jalousie. En même temps, elle chercha à sonder ma foi dans les dieux. Elle marqua à leur égard un certain cynisme, peut-être concevable de la part d'une femme à moitié mitannienne. J'avais remarqué qu'elle manipulait avec trop de nonchalance les scarabées où étaient inscrites les menaces de mort. Je ne sais si je la convainquis que je la croyais, quoi qu'il en soit, tout était consommé. Elle m'avait fait sortir de ma cachette, son plan était déjà prêt. J'allais être soumis à la même traversée des ténèbres infernales qu'Amotjou.
— Qu'espérait-elle obtenir ainsi ?
— Me faire enfin renoncer, ou me persuader de la culpabilité de Rekhmirê. Dans un cas comme dans l'autre, elle aurait été satisfaite. Les événements n'allaient pas assez vite à son gré. Les jours qui restaient avant l'arrivée du nouveau pharaon diminuaient : tu ne tarderais pas à revenir, et, une fois le roi installé au palais, Rekhmirê serait dans une position de force presque inattaquable. Elle était obligée de forcer l'allure. Il fallait qu'elle soit délivrée du prêtre et que l'ambition politique d'Amotjou ne rencontre aucun obstacle sur le chemin qu'elle imaginait pour lui. Elle était certaine qu'il divorcerait. Plus tard, à son heure, je ne doute pas qu'elle t'aurait fait assassiner. Tout alors aurait été conforme à sa volonté.
— Ainsi, elle a fait tuer Rekhmirê.
— Oui. »
Taheb parcourut des yeux la cour silencieuse, et il lui sembla qu'elle la voyait pour la première fois. La maison était calme car le soleil avait dépassé son zénith, et les ombres s'approfondissaient sur les murs. Elle se demanda dans quelle partie de la maison se trouvait Amotjou, ce qu'il faisait, ce qu'il pensait.
« Moutnéfert avait utilisé l'ancienne tombe de Rekhmirê pour sa mise en scène des voyages vers l'autre monde. On nous droguait, puis il suffisait simplement de guider nos hallucinations. Mais le lieu lui servait aussi de dépôt. Il était idéal : abandonné, à une certaine distance des autres excavations et pourtant tout proche du Fleuve. Rekhmirê n'avait pas vendu le site.
— Comment s'est-elle arrangée pour l'y attirer ?
— Je ne sais pas. Comment t'y serais-tu prise ? Peut-être en feignant de céder, de vouloir lui montrer son centre d'opérations et ainsi de se placer entièrement en son pouvoir ? Il en aurait été flatté, et soulagé. Bien sûr, elle ne pouvait espérer qu'il viendrait seul, mais elle avait un personnel assez nombreux pour régler son compte à Rekhmirê et à d'éventuels gardes du corps.
— Pauvre Amenmosé !
— Oui. Il ne faisait que son métier. Elle a sans doute supposé qu'elle ne pouvait se fier à lui. Il a dû livrer un véritable combat.
— Elle aurait assisté à tout cela ? interrogea Taheb, fascinée malgré elle et se demandant si elle-même en aurait été capable.
— Je le pense. Elle devait vouloir s'assurer que la besogne était exécutée correctement.
— Que fait-elle, à présent ?
— Elle attend qu'Amotjou lui dise qu'il t'a parlé. Elle apprend avec horreur la nouvelle de la mort de Rekhmirê.
— Qu'allons-nous faire ?
— La décision t'appartient. Je pense que maintenant, il faut tout révéler à Amotjou. »
Mais Amotjou demeura introuvable.